Live Report + Interview de Malted Milk par Coup d’Oreille
Le webzine Coup d’Oreille, reporter du Festi’Val de Marne, est venu assister à la soirée qui réunissait Malted Milk, Hell’s Kitchen et David Carroll à la Salle des Fêtes de Gentilly le 7 octobre. Voici leur live report ainsi qu’une interview du groupe Malted Milk.
Soirée blues du festival de Marne : Sweet home chicago
Il y a encore quelques initiatives à l’égard de la musique qui méritent d’être saluées. Avoir l’audace de programmer du blues et de la soul dans un festival a priori grand public en fait partie. Un plateau de trois groupes ne sera pas de trop pour satisfaire nos oreilles assoiffées du genre, surtout si deux d’entre eux appartiennent à la crème des labels en la matière, Dixiefrog.
Plutôt habitué au blues du bayou, servi dans un bouge relativement sale et fleurant le whisky, ou en tout cas exigu et bas de plafond, la salle est ici relativement déconcertante et donne à l’ensemble un côté bal de village qui pourrait sembler irrespectueux. La grande salle de réception située au premier étage de la mairie de Gentilly arbore un tableau style XVIIIe faisant face à la scène devant laquelle sont installées tables et chaises, le blues est un truc de vieux, vous comprenez… Plutôt déconcertant, pour les musiciens aussi qui auront du mal à faire lever le public, mais la musique dont on parle ce soir-là en est une qui se vît debout, qu’on le veuille ou non.
Confortablement installé, donc, c’est avec beaucoup d’appréhension qu’on attend David Caroll. On ne retiendra de lui que le nom qui nous a permis de nous replonger intérieurement dans la chanson de Chuck Berry, faute d’avoir pu supporter les siennes.
C’est après ce premier set et quelques notes réconfortantes de ce qui semble être du Marcus Miller, pendant le changement de plateau, que la soirée a vraiment démarré.
Si le blues est la musique du diable, Hell’s Kitchen porte bien son nom. Retour 60 ans en arrière, direction le Delta et les champs de coton. Pourtant nous sommes face à des suisses qu’on croirait irlandais, sortis tout droit des pub où l’énergie déborde et la Guiness coule à flot. Plutôt incroyable, leur bonne humeur communicative à cette heure avancée de la journée ne peut qu’être saluée, qui eut cru qu’un groupe de blues, en trio, avec une contrebasse pourrait balancer autant de puissance dans cette salle des fêtes où rien n’était pourtant gagné. La batterie, agrémentée maison d’un tambour de machine à laver, crache des sons industriels de ferronnerie qu’on en verrait presque un Chaplin façon temps modernes, version Robert Johnson. Un mélange improbable de références qui fusent, redonnant au blues de puriste ses lettres de noblesse, loin des longs solos qui ont fait l’âge d’or du genre quand il fricotait avec le rock. On appréciera tout particulièrement la pratique du lancer de disques, « plus impactant que n’importe quelle campagne marketing » (fin de l’auto-citation).
Après avoir bouffé de ce que la première période du genre a laissé de meilleur, il reste encore un peu de place pour la tête d’affiche, qui va, elle, nous en faire « boire » de toutes les couleurs. Malted Milk, eux aussi ont tâté du crossroads, mais en sont plus ou moins revenus. Ce qui ne veut pas pour autant dire qu’il ne leur reste du blues que le nom (inspiré d’une Chanson de Robert Johnson, parue en 1937), ils sont simplement tombés par la même occasion dans les filets de la soul et du funk. On a le droit alors à un show version late 60′s, costume, noeud pap’ et béret, comme si vous y étiez. Le groupe commence par un instrumental dont on ne me fera pas croire qu’ Herbie Hancock et son Chameleon n’y sont pour rien, puis arrive Arnaud Fradin, qui s’impose ici en grand leader, voix et guitare comprises.
Le choc. Ils sont bel et bien français, et même nantais pour les plus calés en géo. Pourtant nous sommes bien ici dans un concert à l’américaine, tout est millimétré et rien ne dépasse, si ce n’est notre enthousiasme. Ce mélange savant des genres sus-cités n’est pas sans nous rappeler un certain Luther Allison, chez qui les rythmes en cocotte et la basse funky côtoyaient souvent les purs solos bluesy. On retrouve chez eux ce respect de la tradition et du savoir faire, Arnaud et sa fender telecaster font forcément référence au maître de ce bijou, Albert Collins, mais leur amour pour la musique noire américaine les emmène pourtant par-delà les clivages stylistiques. Pour comprendre d’où vient ce mélange, Yann et Arnaud, les deux six-cordistes, s’étaient prêtés au jeux de l’interview quelques heures auparavant. Ils m’avaient promis un bon concert. Ils ont tenu leur promesse.
Coup d’Oreille : Il y a quelques années, vous avez été faire un tour du côté de Memphis, c’est important le retour aux sources ?
Malted Milk : Memphis est devenue une influence majeure musicalement, c’est un carrefour de rencontre des musiques américaines, on y trouve du blues, de la soul, et tout ce genre de musiques. Nous y sommes allés à l’occasion d’un tremplin international qui n’avait rien à voir avec le Malted Milk d’aujourd’hui, puisqu’à l’époque c’était un groupe franchement blues, maintenant nous sommes un peu plus soul. On est assez imprégné de différents styles de soul ou de funk, il y a une influence importante d’artistes de Memphis, comme Al Green ou d’autres, un creuset de musiciens de Stax ou de Hi Records qui ont forgé un style de musique assez particulier qu’on aime et qu’on défend sur scène.
Coup d’Oreille : Pourquoi être passé du blues à quelque chose de plus soul, teinté de funk ?
Malted Milk : La soul est une forme de blues, les textes de soul ne sont pas forcément gais d’ailleurs, ce n’est pas forcément festif, le funk l’est, effectivement. Ça n’a pas nécessairement à voir avec l’époque, le groupe a évolué. L’évolution musicale s’est faite au gré du temps et des rencontres, il n’y a pas eu de rupture nette. Mais le fait d’aller à Memphis par exemple, de s’imprégner de toute cette musique là, c’est une suite logique, la soul et le funk sont dans la continuité du Blues. On se sent appartenir à la musique noire américaine, au delà des clivages stylistiques. On a beaucoup écumé les festivals de blues, avec cette étiquette. Le circuit blues est bien aussi car il est solide, de fidèles et de gens passionnés, mais à un moment donné nous avons voulu abandonner cette étiquette. Avant c’était Malted Milk Blues Band, ça voulait bien dire ce que ça voulait dire, mais maintenant on défend la musique dont on est imprégnés dans son ensemble, sans avoir de barrières, ce qui nous permet d’avoir la possibilité pour chaque album de présenter des choses différentes, et de ne pas à chaque fois réutiliser le même moule.
Coup d’Oreille : Donc il n’y avait pas de choix posé et délibéré de vous diversifier dans le style, tout s’est fait dans une continuité.
Malted Milk : Exactement, c’est tout à fait ça. Les autres membres sont arrivés à un moment où ça avait déjà commencé à changer, ils ont confirmé le changement, qui n’en n’est pas vraiment un pour nous. Ça reste du blues, mais on peut apporter un peu de soul, de funk, chacun apporte sa patte et emmène vers son univers musical.
Coup d’Oreille : Il y a dans votre musique un esprit revival très présent, qui navigue entre années 60 et 70. Vous êtes ancrés dans le respect de la tradition à tout prix ou vous autorisez-vous à enfreindre les règles des genres qui traversent votre musique ?
Malted Milk : Il y a du respect, un style qu’on défend et qui nous semble important. Nous ne sommes pas dans quelque chose de très moderne, complètement explosé; où on va mélanger du Reggae à notre musique, on ne cherche pas à inventer à tout prix. Notre différence vient du fait que nous sommes un groupe de soul qui se comporte comme un groupe de blues, on laisse la place aux instrumentistes, il y a des solos de guitares, de sax, de clavier, ce qui est beaucoup moins présent dans la soul, où les musiciens sont au service du chanteur. Chez Otis Redding il n’y a pas de solos. . Mais le chant est tout de même important, je n’imagine pas cette musique-là sans chanteur. Donc finalement nous sommes un groupe de soul mais on s’autorise des écarts, on sort du traditionnel où le chanteur est la pièce centrale. Notre petit truc en plus vient de ce mélange.
Coup d’Oreille : Toujours dans le respect de la tradition, je suppose, vous chantez en anglais. Que pensez-vous des groupes qui chantent de la musique noire américaine en français ?
Malted Milk : Comme qui ? On ne va pas citer de noms !
Coup d’Oreille : Forcément je pense à Ben l’Oncle Soul qui a beaucoup de succès, les groupes de soul qui ont fait le choix de l’anglais peuvent être amenés à se poser des questions, se demander si ils n’ont pas loupé le coche…
Malted Milk : Ben l’Oncle Soul est un des premiers à chanter vraiment bien en français, c’est un bon chanteur de soul qui a une super voix, il chante en français et c’est crédible. En même temps quand je l’entends chanter en anglais j’adore aussi. Après il y a eu des artistes en blues comme Bill Deraime, qui ont trouvé un style bien à eux. Effectivement en France si tu veux arriver à un niveau de reconnaissance qu’il a aujourd’hui, c’est sûr qu’il faut le faire en français. Ça ramène aussi un côté commercial, ce n’est pas négatif, au contraire, mais c’est un choix.
Nous ne voulons pas quitter l’anglais, pour l’instant en tout cas, surtout que le but du jeu est aussi de tourner à l’étranger. On a tourné en Suède, en Norvège, il n’y a pas la barrière de la langue. Tu chantes en français c’est cool, tu vas faire tous les centres culturels français dans le monde entier, mais tu ne vas jouer que pour des français. On cherche plus à avoir un niveau qui nous permette de nous exporter sans rougir face aux autres formations qui existent, et c’est aussi là que tu te formes. On a envie de sortir de France, on y a pas mal tourné, mais ça fait du bien aussi de bouger.
Coup d’Oreille : Vous n’avez pas peur que le côté instrumental très assumé, qui vous fait sortir de la soul traditionnelle, vous mette dans une position délicate vis-à-vis du public, un peu entre deux chaises, entre la chanson soul qui touche un plus grand public et l’instrumental blues ou funk qui est pour un cercle plus fermé ?
Malted Milk : Ça dépend, oui et non. Au lieu d’avoir juste le côté soul, Otis Redding et Marvin Gaye, il y a aussi des gens comme B.B. King, qui m’influencent en tant que chanteur et guitariste, c’est monstrueux, c’est puissant, roots et à la fois très moderne, c’est ce côté que j’aime en termes guitaristiques et que j’ai envie de défendre. On le sent comme ça, on ne se demande pas si ça va plaire, on joue d’abord pour nous. Mais tu as raison de poser la question parce que je sais qu’il y a des gens dans notre public qui écoutent de la musique actuelle et quand tu leur dis blues, ils vont plus être branchés par John Spencer Blues Explosion. Des choses plus rock ou un peu décalées, pop-rock, il y a des trucs super, mais nous ne sommes pas là-dedans non plus. On a notre truc, qui correspond à l’univers du blues aussi, qui n’est pas forcément beaucoup joué, le répertoire de la Stax comme Albert King ou d’autres, c’est un répertoire funky qui n’est pas abordé par les groupes de blues, parce que c’est aussi une autre façon de jouer.
Coup d’Oreille : Vous avez fait pas mal de festivals de jazz ces dernières années, ça ne vous dérange pas d’être rattachés à quelque chose qui n’est pas votre propre style, et que la scène blues et soul n’ait pas ses propres lieux de rencontre ?
Malted Milk : C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de festivals de soul à proprement parler, mais c’est comme le rock, il y a plusieurs styles de rock qui ne sont pas représentés en tant que tels. Mais à Jazz à Vienne par exemple, il y avait Joe Bonamassa, du lourd, du blues-rock, ensuite les Music Maker, et nous en soul. Les festivals de jazz sont devenus des festivals de musique noire, il y a souvent une soirée afro-cubaine, une soirée funk. Donc on se retrouve sur des festivals à tendance jazz, il n’y a pas de soul festivals. Il n’y a pas assez de groupes soul aujourd’hui pour créer des festivals de puristes, où alors on y verrait toujours les même.
Après il y a le créneau musiques actuelles, on parlait de Ben l’Oncle Soul, c’est soul et variété française à la fois. Ça plaît aux jeunes et je pense que c’est super d’avoir des artistes comme lui, j’espère que quand les jeunes l’écoutent il vont par la suite chercher un peu plus loin, les références du musicien et ne pas écouter que ce que lui a fait. C’est bien au niveau de la culture des jeunes, en plus ils sont nombreux sur scène, il y a des cuivres, le fait qu’un large public aime ça veut dire que ça ouvre la voie au plus grosses formations. Avant il fallait tourner à 4 sur scène par ce que c’était trop cher d’être plus nombreux, c’est difficile pour un tourneur de vendre un plateau de 8 ou 9 musiciens, maintenant des groupes comme Hocus Pocus sont nombreux sur scène, ils ont une section cuivre c’est super, ça forme le public à ouvrir les oreilles. Il y a des instrumentistes pour défendre le truc, ça veut dire que ce n’est pas qu’un dj et un chanteur, on défend aussi ça, la musique faite par des musiciens. Hocus Pocus aussi le font, ils ont fait Montreux, aujourd’hui on mélange tout, on est obligé !
Coup d’Oreille : Pour finir, pouvez-vous me parler de votre label, Dixiefrog ?
Malted Milk : C’est un label qu’on connait depuis longtemps, comme tous ceux qui sont dans le blues, on a commencé avec eux il y a deux ans pour l’album Sweet Soul Blues, qui n’était pas encore distribué. Au début Philippe (Langlois, co-fondateur du label, ndlr) n’était pas très motivé, ça a pris du temps, et c’est surtout grâce au tourneur avec qui on travaille, Nova Onda, qui est en lien avec le label, on avait des bonnes dates qui tombaient, ils les ont convaincus que ce serait opportun de sortir le disque à ce moment-là. Ça a débloqué Philippe, qui aimait bien l’album, mais avec le marché du disque, il est normal qu’il prenne des pincettes et qu’il préfère signer des valeurs sûres. On peut comprendre qu’il soit difficile de prendre des risques aujourd’hui. Ça nous a bien fait avancer, et c’est un travail d’équipe, on vend beaucoup de disques en concert. Et on a rencontré les artistes maison, Eric Bibb, Nico Wayne Toussaint, Bjorn Berge…
Coup d’Oreille : Ça vous donne envie de participer à la soirée Dixiefrog au Bataclan ?
Malted Milk : Oui, je pense cette fois-ci on y sera. En attendant, on jouera à la Bellevilloise le 23 novembre, on jouera des morceaux qui seront sur l’album qui sortira en mars.
Coup d’Oreille : Et pourquoi pas un vinyle ?
Malted Milk : On en parle, c’est à la mode aujourd’hui dans les labels new-yorkais comme Daptone, et il y a un son. Les gens qui écoutent cette musique ont souvent une platine, achètent des vinyles régulièrement… Et puis on a enregistré en analogique, c’est un petit rêve, l’objet, et puis le son n’est pas pareil ! On participe au truc, et c’est une bonne carte de visite, on ne va pas gagner d’argent avec, mais on va en envoyer un peu au Japon, ça véhicule le groupe dans des réseaux spécifiques. Je connais bien certains disquaires, je peux en placer quelques-uns chez eux, ce sont des gens passionnés qui ont des choses à défendre. Le label qui nous sort le vinyle, Cosmic Groove, organise un festival de soul dans le sud, vers Montpellier, et en même temps ça leur permet de vendre des disques, c’est une chouette démarche. Si on peut faire de plus en plus de vinyles, aller à l’inverse du Mp3 et de la musique jetable, ce sera très bien.
Coup d’Oreille : http://coupdoreille.fr/
Malted Milk : http://malted-milk.com/
Noé Termine


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